La nouvelle Odyssée commence là où finit celle d'Homère. Elle se compose de 33.333 vers de 17 syllabes: c'est à juste titre qu'elle a été appelée « la plus longue épopée de la race blanche ».
Après avoir tué les prétendants, Ulysse se morfond sur sa petite île; il ne tient plus en place entre sa femme, son fils, ses vieux amis, sa patrie, et décide de quitter de nouveau Ithaque et d'entreprendre son dernier voyage, sans retour celui-là.
Il se choisit donc quelques compagnons tels qu'il les désire: âmes vaillantes et libres, corps vigoureux. Il arme un nouveau navire, marie son fils à Nausicaa pour qu'ils lui donnent un petit-fils et que sa race ne s'éteigne pas et, un matin, il fait voile vers le large.
Ainsi commence ce grand voyage sans retour. Il accoste tout d'abord dans le port de Sparte; il monte jusqu'à l'illustre cité, délivre son ancien compagnon d'armes, Ménélas, d'une rébellion de son peuple, mange et boit et converse avec lui, puis il enlève Hélène qui se morfond elle aussi dans son insignifiante petite vie quotidienne, et part avec elle.
Il arrive maintenant en Crète, dont la brillante civilisation est en plein déclin. Possédant désormais une nouvelle arme, le Fer, les barbares et les esclaves conspirent pour détrôner le vieux roi Idoménée. Ulysse devient leur chef.
Une nuit, lors d'un grand banquet royal, Ulysse donne le signal et les conjurés s'élancent: le roi, les seigneurs corrompus et les princesses sont tués, le palais de Knossos brûle, Hélène s'amourache d'un barbare blond et Ulysse retourne avec ses compagnons sur son bateau et lève l'ancre de nouveau, vers le sud.
Il accoste en Égypte. Grande effervescence, ici aussi, les esclaves affamés s'allient aux Barbares blonds du Nord et veulent chasser les seigneurs et les nantis. Ulysse hésite un instant avant de se décider à prendre la tête des esclaves, mais leur armée est battue, les seigneurs le capturent et le jettent en prison. Il se lie d'amitié avec de jeunes et rudes compagnons. Tenaillé par la faim, l'angoisse et l'esclavage de la captivité, il taille dans un morceau de bois l'effigie de son nouveau dieu : masque horrible, implacable, couvert de plaies et de sang, comme la Guerre.
Il parvient par ruse à s'évader de sa geôle, se choisit de nouveau parmi des guerriers, esclaves et barbares, les compagnons les plus farouches et se dirige avec eux vers le désert. C'est le masque du nouveau Dieu qui leur ouvre la route, pour les guider.
Après avoir guerroyé avec les tribus sauvages, il arrive au cœur de l'Afrique, jusqu'aux sources du Nil. Là, il bâtit une nouvelle cité, l'entoure de fortifications, fait graver sur la pierre de ses murailles les nouveaux orgueilleux commandements de son Dieu, institue de nouvelles lois justes. Il se réjouit à l'idée de créer une société d'hommes libres et intrépides.
Mais le jour où la cité devait être inaugurée, et où il avait ordonné une grande fête, un séisme se produit, la terre s'ouvre et engloutit la ville, dont il ne reste rien.
Au bord du gouffre, complètement seul, sans compagnons, sans espoir, Ulysse médite comme un ermite et lutte pour triompher du destin. Plus tard, après un terrible combat intérieur, son cerveau s'illumine, son âme est victorieuse, il se relève et reprend la route.
Il se dirige toujours vers le sud. Au cours de sa longue marche, il rencontre tous les grands chefs, toutes les grandes figures archétypales qui ont apporté aux hommes une nouvelle religion, une chimère, une nouvelle vision du monde -Hamlet, Don Quichote, Faust, Homère, Bouddha, le Christ. Il vit avec eux, parle, mesure leur âme à la sienne et les abandonne l'un après l'autre pour continuer seul sa route.
Il parvient aux confins de l'Afrique, à la mer bien-aimée. Il rit, se roule dans les vagues, joue avec elles. Il arme son dernier esquif, petit et étroit comme un cercueil. Il fait ses adieux à la terre, et part. Il arrive dans la mer de glace, une tempête édate, l'embarcation se fracasse sur les féroces récifs enneigés.
Il reprend la route, échoue dans un village d'igloos, où les sauvages chasseurs de phoques l'accueillent comme un dieu. Il reste un hiver avec eux et, le printemps venu, il se glisse dans un canoë en peau de phoque et reprend la mer encore une fois.
Il rame vers le soleil de minuit; sous la forme d'un vieillard à barbe blanche et couvert de plaies, tout semblable à Ulysse, la Mort arrive tranquillement et s'assied en face de lui, à la proue. Ils se sourient, voguent silencieux, une banquise à la dérive les heurte, mais Ulysse parvient à y grimper et vogue avec comme si c'était un bateau.
Ulysse sent venir sa dernière heure. Il dit adieu à ses cinq sens -la vue, l'ouïe, le palais, l'odorat, le toucher -et les remercie de l'avoir bien servi, il n'a rien à leur reprocher.
Il ouvre les bras, pousse un cri, appelle tous ses chers camarades -hommes, femmes qu'il a aimés, et son chien fidèle d'Ithaque. Entendant la voix de leur maître, les anciens compagnons sortent de leurs tombeaux et viennent vens lui, et remplissent une nouvelle fois le navire. Ulysse les salue, les accueille joyeusement, leur serre la main et, d'une voix intrépide et triomphante, donne le signal du départ :
«En route, les gars! Le vent de la Mort souffle en poupe»
[Résumé envoyé par Kazantzakis à Prévélakis, fin décembre 1938, v. P. Prévélakis, Quatre cents lettres de Kazantzakis à Prévélakis Athènes, éd. Éléni N. Kazantzaki 1984, pp. 476-479]
À propos de la rédaction du livre
Kazantzakis commença l'Odyssée en 1925 à Héraklion et la termina en 1938 à Égine. Entre ces deux dates, il ne cessa de travailler la version initiale, y incorporant des images et des impressions empruntées à chacun de ses voyages. Avant sa publication en 1938, des extraits avaient déjà paru à plusieurs occasions dans des magazines :
- «Cène (Οdyssée IV, v. 633-795)», Revue Anayennissi, fasc. 4 (déc. 1926) pp. 222-226
- « Οdyssée [VIII, v. 1-104]», Revue Ilyssia, fasc. 2 (22.5.1927) pp. 2-4
- «Οdyssée [IX, v. 1-47]», Revue Ilyssia, fasc. 3 (1927) pp. 67-68
- «Οdyssée [VII, v 857-913]», Revue Νéohellinika Grammata 10 (Ηéraklion) (juillet 1927) pp. 435-436
- «Οdyssée: IV», Revue Ο Kyklos, fasc. 1 (novembre 1931) pp. 16-18
- «Οdyssée: I», Revue Ο Κyklos, fasc. 4 (février 1932) pp. 145-148
- «Extraits de l'Οdyssée, Revue Νéohellinika Grammata I (4.8.1935)
- «Οdyssée [XII, v. 1-24]», Revue Kritikès sélidès (février 1936) 3
- «Οdyssée [Préface, v. 1-71]», quotidien I Κathimérini, 27.7.1938
Éditions
- Ν. Kazantzakis, Odyssia, Athènes, éd. Pyrsos 1938
La première édition constitua véritablement un événement dans l'histoire de l'édition en Grèce; le livre avait été imprimé en grand format, en caractères typographiques commandés tout spécialement pour la circonstance, et selon le système de l'accent unique. L'auteur le dédia à l'Américaine Joe MacLeod, sponsor de l'édition. La dédicace n'apparaît plus dans les éditions suivantes.
- Ν. Kazantzakis, Odyssia, Athènes, éd. G. S. Christou1957
- Ν. Kazantzakis, Odyssia, Athènes, éd. Dorikos 1960
- Ν. Kazantzakis, Odyssia, Athènes, éd. Él. Kazantzaki 1967 (et nouvelles rééditions)
- Apo to poiitiko ergo tou N. Kazantzaki. Extraits de l'œuvre poétique de N. Kazantzakis, préface de Μanolis Karellis, introduction et notes de Stylianos Alexiou, illustrations de Ν. Hatzikyriakos-Ghikas, Ηéraklion Crète, Municipalité d'Héraklion 1977 - extraits choisis et présentés par Stylianos Alexiou
- Ν. Kazantzakis, Odyssia, édition supervisée par Patroklos Stavrou, Athènes, éd. Kazantzakis 2006 [éd. identique à celle de 1938]
Éditions étrangères - Traductions
- Nikos Kazantzakis, The Odyssey. A Modern Sequel, traduction en anglais, introduction, résumé et notes de Kimon Friar, illustrations de Νikos Hatzikyriakos-Ghikas, New-York, Simon and Schuster 1958, 1965, 1985. Londres, Secker and Warburg, 1958
- Nikos Kazantzaki, L'Odyssée, trad. en français par Jacqueline Moatti, Paris, Plon 1968-69 [avec des lithographies de André Cottavoz, Paul Guiramand, André Minaux, Walter Spitzer] Paris, Plon 1971 [introduction de Nikos Athanassiou]
- Nikos Kazantzaki, Odyssee. Ein modernes Epos, trad. en allemand par Gustav A. Conradi, Μunich, éd. Kurt Desch 1973
- Nikos Kazantzakis, Obras Selectas. IV. Odisea, trad. en espagnol par Miguel Castillo Didier, Barcelone, éd. Planeta 1975
- Nikos Kazantzakis, Odysseia: ett modernt epos. Prologen och första sången, trad. en suédois par Gottfried Grunewald, avec la contribution de Stig Rudberg et Christos Tsiparis, Partille, P. Aström 1988 ( préface et rhaps. I)
- Nikos Kazantzakis, Odysseia: ett modernt epos, trad. en suédois par Gottfried Grunewald, avec la contribution de Stig Rudberg et de Christos Tsiparis, Partille, P. Aström 1990-92
- Nikos Kazantzaki, L'Odyssée, trad. en français par Charis Vourkas, gravures de Christos Santamouris, Paris, éd. Artémis 1998-1999, 2 t.
- Nikos Kazantzakis, Tjusdansen ur Kazantzakis Odíssia, sjätte sången verserna 1-75, 284-317, 340-352, 522-550, 564-608, trad. par Eva Hedin, illustrations de Frank Stella, sans indication de date et lieu d'édition [«Six chants », v. 1-75, 284-317, 340-352, 522-550, 564-608]
Représentations et adaptations théâtrales
- Αdaptation pour la scène, dans une traduction de Kimon Friar, par la compagnie University Michigan Players, 1970
- Représentations d'extraits adaptés pour le théâtre, dans les universités du Michigan et du Wisconsin (USA) avec accompagnement musical de Morton Achter, 1971
Musique
- Νikos Mamangakis, Οdyssée, opéra, 1970, 1982-1984 (première version). Œuvre présentée au Festival d'Athènes et à Héraklion (Crète) en 1984, à l'occasion du centenaire de la naissance de Kazantzakis
- Thomas Beveridge, Odysseus, composition musicale inspirée de l'Οdyssée, présentée au Horvard Clee Club Foundation (U.S.Α.), 1969
- Νikos Mamangakis, Οdyssée, ensembles vocaux avec ensemble musical, 1992
- Manos Μoundakis, composition sur l'Odyssée, création pour 8 musiciens, 1997. Œuvre présentée à l'Institut Français d'Athènes, pour le 40ème anniversaire de la mort de Kazantzakis.
















